I had a dream

5 octobre 2007 at 19:01 Laisser un commentaire

J’ai 16 ans. J’ai 16 ans et je veux vivre. Furieusement. C’est pour ça que j’ai planté la grande fourchette, celle à trois doigts, dans le cœur de papa. C’est comme ça qu’on fait il paraît pour les éliminer. Maman, sœurette et moi, on se regardait muettes d’horreur quand il a commencé à faire une entaille à chacun de nos doigts. Oh, une toute petite marque, chacune notre tour, avec une application délicieuse, ses yeux flamboyant d’une lueur jaune. Il a replié le manche de corne de son Laguiole et a contemplé son œuvre, satisfait de notre silence. C’était dimanche, maman avait mis les petits plats dans les grands.

Mais c’est quand ses yeux ont lancé des éclairs, quand j’ai senti la maison vaciller sur ses bases que j’ai décidé de réagir. Je me suis levée de table tranquillement, pour aller dans la cuisine. J’ai calmement empoigné l’ustensile et, sans prendre le temps de réfléchir, je l’ai plantée à l’endroit du cœur. Sans un remords.

Maintenant, on voit ses oreilles pointues reprendre leur forme d’origine, et un liquide vert épais s’écoule de la plaie. Il me regarde d’un air interdit et, durant un instant trop bref, je vois qu’il a compris lui aussi qu’il s’était fait avoir. A sa façon de fermer son regard au monde, avec lenteur, je sais que c’est ce qu’il voulait que je fasse.

Dehors, la pluie s’égoutte sur les feuilles des noisetiers, un grand feu se dresse au milieu du jardin. Mes oncles et mes tantes sont là pour poursuivre le rite et brûler le corps sans vie de mon père avant que le démon aux yeux jaunes ne s’implante dans un autre être. La parade grotesque que nous dansons tous autour des flammes se voile de gris tandis que la pluie redouble. On sait tous qu’il fallait le faire. Il n’y avait pas d’autre choix.

Comme des centaines avant lui, mon père a payé de sa vie sa résistance à l’esprit silencieux qui s’est emparé du pays depuis le 6 mai. Le cœur lourd, nous recueillons ses cendres pour les disperser au gré des vents, ainsi qu’il l’aurait voulu.

Dans la descente à-pic de la rue des Vallées, ma 4L file à tombeau ouvert. Les freins ne répondent plus. Je sais que j’ai perdu à mon tour.

Publicités

Entry filed under: Gribouillages. Tags: , , .

Debout sur le zinc au Camji Mass Hysteria : retour aux sources

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Trackback this post  |  Subscribe to the comments via RSS Feed


Derniers billets

Catégories


%d blogueurs aiment cette page :